Expédition polaire : la traversée de la mer du Groenland - Kazaden Blog

Expédition polaire : la traversée de la mer du Groenland

Juillet 2019 – Longyearbyen : Ernesto, Chloé, Estelle et une dizaine de passagers larguent les amarres à bord de l’Aztec Lady, un magnifique ketch d’exploration polaire, pour rejoindre les terres sauvages et reculées du Groenland. Un voyage de 26 jours au départ du Spitzberg, en autonomie totale, dans des zones dangereusement navigables et encore très peu cartographiées. De l’île volcanique de Jan Mayen aux côtes sauvages du Scoresbysund, le plus vaste fjord au monde, les apprentis marins et leur capitaine vont repousser les limites du voilier pour vivre une aventure hors du commun. Contemplation de la nature, observation de la faune, de la flore sur la terre des inuits, découvrez le récit d’Ernesto, le skipper du bateau, qui assurément, nous donne envie de prendre le large !

Les terres du Groenland m’ont toujours fasciné. Plus difficiles d’accès et plus sauvages que le Spitzberg, elles représentent un nouveau monde à explorer, vulnérable et impressionnant de grandeur. Le Scoresbysund, du nom de l’explorateur polaire et scientifique William Scoresby, se présente comme le plus vaste système de fjords au monde. Il est en théorie libre de glace un seul mois par an, c’est pourquoi nous décidons de nous y rendre en plein été, au départ de Longbyeargen au Spitzberg. Le débarquement, lui, est prévu à Akureyri en Islande, ce qui devrait nous faire environ 1800 miles de navigation. 

L’Aztec Lady, le bateau sur lequel nous embarquons a été repris en 2016 par Antoine, propriétaire du navire. Depuis deux ans, nous nous relayons en tant que capitaine sur les différentes croisières et expéditions pour découvrir – et faire découvrir les régions les plus au nord de la planète. L’Aztec Lady est un grand voilier spécialement conçu pour les expéditions polaires, d’un confort et d’une stabilité à toute épreuve. Sans lui, nous ne pourrions réaliser de tel voyage.

© Ernesto Izzo

 

Estelle occupera le poste de second et Chloé sera matelot. Pourtant habitué aux voyages au long court, je n’ai encore jamais skippé dans une expé aussi engagée. C’est pour moi un gros challenge de naviguer dans des zones non cartographiées, en autonomie totale et sans aucune possibilité d’assistance. Les dix passagers qui embarquent avec nous sont des habitués de nos croisières. Je suis heureux de les retrouver à bord et impatient de prendre le départ. 

Après avoir passé plus de six mois en mer, le bateau est minutieusement préparé pour la navigation hauturière et équipé pour repartir un mois de plus : avitaillement, rotation et formation de l’équipage, rangement des zodiacs, briefing technique, sécurité, etc.

Nous sommes le matin, la météo est bonne et nous savons qu’il nous faudra environ 650 miles pour Jan Mayen puis 300 de plus pour arriver dans les Soresby. Comme un petit caillou posé dans les eaux norvégiennes, avec ses 53 km de long et 15 km de large, l’île de Jan Mayen est extrêmement isolée. À la frontière de l’Océan Arctique et du Groenland, elle ne se trouve sur aucune route maritime et se caractérise par des côtes inhospitalières dû au manque d’abri, à la forte houle et aux vents importants qui l’entourent. Sur la partie Nord, un spectaculaire volcan appelé le Beerenberg culmine à 2 277 m d’altitude. Il est le volcan aérien le plus au nord de la planète et sa dernière éruption remonte à 1985. Une base scientifique norvégienne est également en activité sur l’île. Ce sera notre premier objectif.

La première navigation n’est ni très confortable, ni vraiment intéressante. Il y a du crachin et un léger vent de Sud qui nous oblige à naviguer au moteur pour stabiliser le bateau. Nous nous relayons sur des quarts de trois heures. Tous les passagers participent au bon déroulement de la navigation. Il y a toujours trois personnes en passerelle pour veiller au grain, surtout lorsque le risque de glace dérivante est présent. Ce sera le cas plus tard. 

En condition de brume, notre vigilance est importante. Il y a toujours des yeux vers l’avant. Nous faisons également attention à la température de l’eau car si elle tombe fortement, c’est le signe que nous entrons dans une zone où il peut y avoir de la glace. Théoriquement, le Scoresbysund n’est libre de glace qu’un mois par an, en août, mais les températures augmentant, le passage s’est ouvert plus tôt que prévu cette année. 

L’arrivée à Jan Mayen

© Ernesto Izzo

 

Battue par les vents, l’île a la réputation d’être difficile d’accès. Il n’y a pas de mouillage, pas d’abri. Pour s’y arrêter, il faut que les conditions soient parfaites. Très souvent, elle est prise dans la brume mais le dernier jour de traversée, juste avant d’arriver sur l’île, nous avons une chance inouïe. Le temps se dégage brusquement et le volcan apparaît à 50 miles devant nous. La visibilité est incroyable.

Il est 22h00, le jour est continu à cette période de l’année, il y a toujours cette petite brise venant du Sud qui commence à se calmer. Je me rends compte de la houle venant du nord-Ouest et du Sud et je comprends assez vite qu’il n’y aura pas un côté plus abrité que l’autre. D’après la météo,  le vent va tourner à l’ouest puis au Nord Ouest. On choisit donc de viser le côté Sud de l’île. Le soleil est assez bas sur l’horizon, ce qui donne des reflets roses et dorés dans l’atmosphère. Nous longeons donc la côte Est, sous le volcan et en s’approchant du rivage, un groupe de baleines à bosse fait son apparition. Gracieuses, majestueuses, puissantes, elles nous offrent un spectacle d’une rare beauté. Moteur éteint, nous restons là pendant plus d’une heure à les contempler. Parfois elles disparaissent, puis surgissent à l’improviste pour prendre leur respiration, provoquant un jet d’eau qui peut atteindre 5 ou 6 mètres de haut.

© Ernesto Izzo

 

Il est temps de reprendre la route et de commencer à explorer la côte pour repérer les mouillages possibles. L’île a déjà été cartographiée, mais les informations manquent de précisions et le trait de côte est mal dessiné. Je m’approche donc au sondeur et j’essaie de trouver un endroit abrité de la houle. Impossible, ça rentre de partout ! Nous continuons d’avancer, baleines au sillon et ce n’est qu’une bonne heure plus tard que nous réussissons à trouver un endroit propice au mouillage. Il est temps de mouiller l’ancre.

Matériel d’exploration 

Pour explorer les côtes et trouver un mouillage protégé, l’équipage s’aide d’un sondeur permettant de mesurer la profondeur ainsi que d’un radar pour dessiner le trait de côte avec précision. L’Aztec Lady possède un tirant d’eau de 2,60 mètres. Dans l’idéal, on vise des fonds entre 10 et 15 mètres. En cas de nécessité, un zodiac équipé d’un deuxième sondeur peut ouvrir le chemin à l’avant du bateau. On rapporte alors les positions GPS avec les profondeurs sur la cartographie du bord, ce qui nous permet de mouiller avec précision.

Le deuxième jour, au réveil, un banc de brume recouvre le sud de l’île. Nous nous arrêtons à l’orée de cette brouillasse et décidons d’attendre, avec l’espoir de pouvoir débarquer dans de bonnes conditions. Plus de 12h plus tard, toujours pareil, nous n’y voyons rien. Je démarre le moteur et lève l’ancre. Finalement, après seulement 10 min de navigation, le bateau sort de la brume et toute la côte Sud de l’île se révèle. Nous passons la matinée à explorer les flancs sauvages de Jan Mayen depuis le bateau. Le Beerenberg s’impose devant nous. Nous avons prévu de faire un arrêt à la station météorologique qui se trouve sur l’île. Dix-huit hommes et femmes habitent ici en permanence et sont relayés tous les six mois. L’île est extrêmement protégée, il faut demander des autorisations pour débarquer.

Je leur passe un appel radio et nous réussissons tant bien que mal à accoster. Une fois à terre, le chef de base nous accueille à bras ouverts et nous propose une petite visite guidée. Ensuite, c’est après-midi détente. Atelier cuisine pour certains, lecture au soleil pour les autres, puis apéro. 

Il nous reste plus de 300 miles pour rejoindre Ittoqqortoormit, un petit village inuit de 400 habitants, situé sur la côte est du Groenland. Nous faisons la traversée à la voile. Avancer avec les éléments, sans le bruit résonnant du moteur est si agréable. À mesure que nous nous approchons du Groenland, la glace dérivante devient de plus en plus présente. Nous entrons dans le fjord principal avec un grand soleil juste au dessus. Apparaissent alors les premiers gros icebergs, mesurant entre 60 m et 100 m de hauteur. Le vent tombe totalement à l’intérieur du fjord. Il est minuit, on affale les voiles, on met le moteur et on longe ce premier gigantesque bloc de glace.

L’arrivée à Ittoqqortoormit se fait assez tard dans la nuit. Nous buvons tout de même un petit coup pour fêter ça. Le lendemain matin, c’est quartier libre dans le village. C’est le dernier endroit ou l’on peut se promener librement avant les deux prochaines semaines donc nous organisons des petits débarquements pendant les deux jours suivants. Nous faisons quelques courses et prévenons les autorités locales de notre arrivée. Au Groenland, les ours polaires sont chassés. Leur peur de l’homme les rend moins dangereux qu’au Spitzberg mais il est obligatoire d’être avec un porteur de fusil dès qu’on a le pied à terre. 

Il fait doux, les inuits nous disent que les températures dépassent des records de chaleur cette année. L’isolement de ce village aux petites maisons colorées est presque total. La chasse et la pêche sont les seuls moyens dont dispose la communauté pour survivre. Il est d’ailleurs fréquent de voir des peaux d’ours et de bœufs musqués sécher sur les rambardes qui entourent les maisons. 

Après cette escale, nous décidons de nous enfoncer dans le gigantesque fjord pour faire le tour de l’île de Milne. Sur le chemin, nous nous arrêtons dans un petit fjord avec un magnifique front glaciaire, idéal pour passer la nuit. Nous faisons un petit débarquement sur le côté du glacier et longeons de monumentales falaises aux tonalités noires, ocre et rouges. Lorsque les glaciers fondent en altitude, cela forme de gigantesques cascades qui se déversent dans la mer. Il y en a partout. Nous faisons notre première balade à terre et prenons de la hauteur en montant sur les falaises.

© Ernesto Izzo

 

Le lendemain, nous entrons dans un deuxième fjord d’où nous apercevons une magnifique arche de glace. De loin, nous repérons un ours polaire, à priori seul. Dans cette zone, tous les mouillages deviennent compliqués car il est impossible de savoir ce qu’il y a sous le bateau. La navigation se fait donc au ralenti. Nous mettons le zodiac à l’eau et nous approchons pour observer l’ours. En apparaît alors un autre sur un îlot juste derrière nous. Nous passons toute l’après-midi à les observer, sans nous approcher davantage pour ne pas les énerver car nous sentons très vite que nous ne sommes pas les bienvenus.

La journée se termine entre les parois du glacier, à contempler les icebergs et imaginer toute forme de créatures sculptées dans ces énormes blocs de glace. À cet instant, nous entrons dans une phase contemplative de la nature.

© Ernesto Izzo

 

La prochaine étape nous mène vers l’île Danmark. Les courants sont très difficiles à prévoir et il y a de nombreux icebergs dérivants. Chaque jour, l’enjeu est de trouver un mouillage abrités et sécurisé pour la nuit. Ce jeu peut parfois prendre deux heures d’exploration du terrain. C’est tout le boulot de la cartographie, que j’ai d’ailleurs enregistrée sur mon logiciel.

© Ernesto Izzo

Nous croisons un voilier hollandais avec une famille à son bord, une des rares rencontres que nous ferons au cours de ce voyage. Le lendemain, nous naviguons autour de l’île. Les paysages sont incroyables, montagneux, avec ces gigantesque glaciers qui surplombent tout le reste. Les fleurs roses et rouges contrastent avec le bleu turquoise de l’eau et le noir des montagnes. Des icebergs sont venus s’échouer dans de petits passages étroits. Pour ne prendre aucun risque, je demande à Chloé et un passager de prendre le zodiac pour sonder la profondeur. À côté de moi, un autre passager lit l’appareil et m’informe de la distance à mesure que nous avançons. 90 m.. 85 m.. Cela me permet de me concentrer sur la navigation. Il y a aussi une personne à l’avant qui repère les changements de couleur d’eau. 

Cela nous permet de créer un rayon d’évitage sécurisé, zone libre d’obstacle sur laquelle le bateau se déplace lorsqu’il est au mouillage.

© Ernesto Izzo

 

Nous entamons le tour de Milne Land, troisième plus grande île du Groenland. Dès que nous trouvons un mouillage, nous nous arrêtons sur une toute petite île rouge, littéralement rouge, appelée rode Island. Le passage entre elle et Milne est très étroit, moins de 100 m par endroits, et le courant y est puissant. Les énormes icebergs ne peuvent passer, ils viennent s’échouer et forment ainsi un archipel de glace vivant autour duquel nous avons la chance de pouvoir louvoyer en zodiac, puis de les admirer depuis les falaises. On dirait un paysage de conte de fée. Nous passons une journée mémorable à nous balader, observant la faune et la flore. Nous commençons à apercevoir des traces de bœuf musqué, animal typique de la région. 

Une fois retournés au bateau, nous continuons notre chemin vers Sorte Island. Nous y faisons une belle balade sur les hauteurs avec pour fond de toile, des icebergs à perte de vue. Il y a beaucoup de traces d’animaux et la présence de nombreuses espèces d’oiseaux ; goélands, plongeons huard (dont nous entendons les cris, semblables à ceux des loups), etc.

© Ernesto Izzo

 

Nous continuons notre périple vers le Nord et croisons un autre bateau qui lui aussi, cartographie la baie. Dernière escale du séjour, nous arrivons dans l’archipel de Bjorne Island. Je m’amuse à louvoyer autour de ces îles aux formes ahurissantes : colonnes, arches ou même dinosaures pour ceux qui ont le plus d’imagination, les paysages sont fabuleux. Nous prenons un plaisir fou à rester là, écoutant le cris glaçant des plongeons qui emplissent l’espace. C’est à ce moment là que nous apercevons un bœuf musqué, avec son imposante carrure. Le moment est d’une forte intensité et nous n’avons aucune envie de quitter le Groenland. Je suis pourtant déjà en train de préparer le retour.

© Ernesto Izzo

Dans la baie de Charcot, qui a mené plusieurs expéditions dans le Scoresby, nous préparons à nouveau le bateau pour repartir en pleine mer et nous rendre à Akureyri en Islande.

La traversée, mouvementée, dure plus de 48 heures. La mer est agitée, nous prenons un petit coup de vent avec des pointes à plus de 30 nœuds mais en en arrivant dans le fjord, nous avons la chance de croiser des baleines une dernière fois. 

Après deux hivers passés dans le Grand Sud, des Falkland à la Géorgie du Sud et du Cap Horn à l’Antarctique, Ernesto enchaîne depuis cinq ans les saisons dans le Grand Nord aux côtés d’Antoine, propriétaire de l’Aztec Lady. Photographe, lors de chaque navigation il poursuit son travail sur le monde marin. Chaque hiver, le bateau part de Normandie pour rejoindre les côtes de la Laponie norvégienne jusqu’au printemps, où il s’aventure ensuite vers le Spitzberg et plus récemment, le Groenland. 

Partez avec Ernesto, Antoine et leur équipe pour une croisière d’expédition polaire. Découvrez les prochains départs.

 

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